Je l’ai connu à notre arrivée à Bruxelles. Vers l’automne 1964. Juan-Miguel -Jumi- et moi avions certains traits communs. Même communauté asturienne, même milieu ouvrier (et paysan), à peu près le même âge. J’avais quelques mois d’avance sur lui.
Nous avons habité tous deux à Cureghem pendant presque toute notre jeunesse. Sa famille près de la synagogue et moi près de l’église, à l’autre bout de la rue.

Malgré nos différences, lui introverti avec des fulgurances théâtrales -qui présageait ses préoccupations esthétiques futures- , moi plus extraverti et turbulent, nous avons mystérieusement et curieusement établi des liens d’amitié qui ont duré plusieurs années et étapes de notre jeunesse. Nous nous sommes beaucoup fréquentés, avec des périodes d’éloignements naturels et temporaires mais qui ne compromettaient pas notre lien d’amitié. Nous allions chacun à la recherche de nouvelles expériences, d’amitié, d’amour ou de recherche de soi, avec ou sans l’aide de substances.
Nous nous sommes brouillés ensuite. Devenus invisibles l’un à l’autre. Et malgré la dimension modeste de la ville, ne nous sommes pas croisés pendant des années.
La mère de Jumi était un très belle femme. Triste aussi, elle ne souriait jamais, mais elle était très généreuse et attentionnée avec moi quand je passais chez eux. J’y passais souvent, j’y retrouvais un climat plus serein que chez moi, même si par la suite j’ai appris qu’au-delà des apparences ce n’était pas mieux qu’à la maison.
J’ai changé de vie, de quartier, de milieu, d’amis, d’intérêts. Ce passé m’a semblé révolu jusqu’à une rencontre fortuite avec la mère de Jumi. C’est elle qui m’a reconnu. Elle avait vieilli, marquée aux traits.
—Il a toujours continué à parler de toi. Il se demandais où tu étais, ce que tu devenais. Tu lui manquais et à la fin il aurait voulu te revoir avant de…
—Il a laissé des boîtes en carton. Des carnets, des cassettes, des dessins. Pour toi. Il voulait que tu les aies, que tu lises ses carnets et écoute sa musique. Moi, je n’y ai pas touché. Je ne veux pas savoir.
Je suis passé prendre les cartons. Elle habitait toujours au même endroit, seule à présent, morts son mari et fils, ses filles à l’étranger. Je suis resté en contact de temps en temps, par téléphone. Puis un jour elle n’a plus répondu. J’ai eu la nouvelle de sa mort par une de ses filles.
J’étais plus affecté que je ne l’aurais imaginé. Ces deux disparitions signalaient le décès d’une partie de ma jeunesse, d’une amitié et d’une appartenance. Ce n’est que lorsque je me suis enfin décidé à ouvrir les cartons que j’ai découvert cet ensemble de photos, notes, enregistrements, carnets hétéroclites d’écolier ou reliés cuir, carnets de dessin, de musique. Des écrits manuscrits, pensées, poèmes, journaux incomplets, non chronologiques, des fragments de vie vécue ou imaginée. Chaotique comme lui, je suppose.
Ces notes et récits, imaginaires ou vécus, qui vont suivre ont, par souci de confidentialité, certains noms changés. Les photos de personnes ont été transposées en gravures et dessins par Jean-Claude Salemi.

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